L’urine, un fertilisant fantastique

21 Jan 2026 | 2 commentaires

L’urine humaine est un puissant fertilisant. La production annuelle d’une personne peut fertiliser 500 m2. Sans connaître les enjeux, on est souvent réticent à cette idée. Voici pourquoi et comment l’utiliser, pour un jardin nourricier luxuriant.


Au menu de cet article :

  • Un système aberrant
  • Traitements et stockage des urines
  • Utilisations au jardin
  • Usages complémentaires au jardin
  • Séparation à la source et collecte
  • Pour aller plus loin & ressources

Préambule : un système aberrant

La grande majorité des nutriments que nous mangeons sont excrétées par nos urines (voir schéma ci-dessous). Les 3 éléments les plus importants sont N, P et K pour Azote, Phosphore et Potassium. Ces 3 éléments sont essentiels à la croissance des plantes.

Un litre d’urine contient en moyenne 6g d’azote (N), 1g de Phosphore (P), et 2g de Potassium (K). Elle contient également des oligo-éléments indispensables à la bonne santé des plantes.

Schéma : les voies d’excrétion des nutriments

L’essor des énergies fossiles nous a fait oublier cette ressource naturelle abondante. Aujourd’hui le système dominant agro-industriel est dépendant de ressources énergétiques et minières pour se fournir en Azote et Phosphore, alors même que ces ressources sont compromises à brèves échéances.

Notre système « alimentation-excrétion » est actuellement linéaire, polluant et énergivore. Il repose d’un côté sur l’utilisation d’engrais de synthèse pour enrichir les sols en nutriments et de l’autre côté sur le traitement des eaux usées pour éliminer les nutriments issus notre urine. On dépense autant d’énergie pour produire 1 kg d’azote d’engrais chimiques que pour détruire 1 kg d’azote issu de notre urine, en station de traitement des eaux usées.
Source : rapport du projet Enville porté par le programme de recherche-action OCAPI

Le système actuel de l’assainissement n’est pas soutenable. D’un côté on synthétise des engrais azotés à partir de l’azote atmosphérique pour le transformer en nitrate d’ammonium (2% de la consommation énergétique mondiale). De l’autre, nos urines riches en azote se retrouvent dans l’eau (une ressource en tension).

Cet azote est alors en grande partie détruit dans des stations d’épuration pour le re-transformer en azote atmosphérique. Dans les deux cas, ces procédés sont très énergivores. Une partie de cet azote, moins de 10%, est tout de même réinjecté dans le système agricole via l’épandage des boues d’épuration. Tandis que 25% sont évacués dans les rivières via les eaux usées traitées, tout en rejetant dans les milieux aquatiques des polluants résiduels ou non traités en stations.

Du côté du phosphore, le tableau n’est pas rose non plus. L’agriculture conventionnelle dépend en grande partie des phosphates de mines importés de l’extérieur de l’Europe, principalement du Maroc. Où ces phosphates sont contaminés aux cadmium (jusqu’à 5 fois la dose maximale que l’Anses préconise, qui est de 20mg/kg). Ce cadmium est responsable d’une contamination forte et durable de nos sols, et provoque des cancers (du pancréas notamment). C’est un futur scandale sanitaire.

♻️ Le bouclage des nutriments est un enjeu majeur de souveraineté alimentaire. Aujourd’hui la France est autonome à hauteur de 10% sur ces besoins en azote, alors que l’urine humaine pourrait représenter jusqu’à 30% de ses besoins.

Heureusement de nombreux acteurs s’emparent de ces enjeux et expérimentent partout des nouvelles manières de faire sociétés.

La suite de l’article se focalisera sur les pratiques au jardin.
Pour aller plus loin, de nombreuses ressources sont disponibles à la fin de l’article.

Traitements et stockage des urines

L’urine, contrairement aux matières fécales, présente très peu de risque sanitaire biologique, du moment qu’elle est séparée à la source. De manière très low tech un simple stockage de l’urine en anaérobie (sans air) suffit à l’hygiéniser. L’OMS préconise un stockage de 6 mois pour un usage agricole. Pour un usage au jardin, on peut l’utiliser fraîche, ou après quelques semaines de stockage. On remplit alors des bidon étanches, en chassant l’air avant fermeture. L’urine stockée, hygiénisée et prête à être utilisée comme fertilisant, est alors appelée « lisain » [1].

Pourquoi l’urine finit par sentir ?
L’urine fraîche ne présente pas d’odeur désagréable. Par contre l’urée se transforme très vite en ammoniac, molécule très volatile, dans un milieu aérobie. La stabilisation de l’urine consiste alors à éviter la volatilisation de l’azote sous forme d’ammoniac.
Pour cela on peut acidifier ou alcaliniser l’urine en changeant son pH, de manière chimique ou biologique.

Chimiquement : 

  • Ajouter 5 cl de vinaigre blanc pour 5 litre au fond du bidon (Acidification)
  • Ajouter une cuillère à soupe d’acide citrique pour 5 litre (Acidification)
  • Ajouter de la cendre de bois (Alcalinisation)

De manière biologique, par lacto-fermentation (Acidification)

  • Ajout de ferment lactique (petit lait, jus de lactofermentation, Lifofer etc.)

Chez Terre & Humanisme, nous conseillons la fermentation de l’urine par la Lifofer, en plus de stabiliser l’urine, elle la transforme en un biostimulant aux propriétés renforcées et améliorées, tout en favorisant la vie du sol.

C’est cette méthode par lacto-fermentation que certaines entreprises, pionnières des urinofertilisants, utilisent pour traiter des millions de litres annuellement.

🤔 Et les traces de polluants dans les urines ?
Ce qui est sûr, c’est qu’il vaut mieux faire pipi sur un sol vivant que dans l’eau ! Un sol vivant, riche en micro-organismes variés et nombreux, favorise la dégradation des potentiels polluants des urines, qui sont en majorité très bien traités [1][2]. Il est également recommandé de nourrir la vie du sol par des matières organiques brutes ou du compost, pour favoriser le développement de la vie du sol, qui permet la transformation de l’urine en azote assimilable par les plantes. À l’inverse des stations d’épuration, où une bonne partie des micropolluants, souvent non gérés pour le moment, se retrouve rejetée dans les milieux naturels (en commençant par les rivières etc.).

Même si la majorité des polluants sont “digérés” par la vie du sol, on évitera cependant d’utiliser au jardin l’urine de personnes sous traitements médicamenteux lourds [1].

À noter que les élevages bio (AB), et à plus forte raison les élevages non bio, utilisent des traitements médicamenteux et que l’épandage de leurs effluents (urine + excréments) dans les champs se fait sans traitement préalable (autre que le stockage). [2]

D’autres méthodes de traitement, moins low tech, existent et se développent [3] :

  • Nitrification biologique et concentration par extraction d’une partie de l’eau (Orin)
  • Urine alcalinisée déshydratée par ventilation en granulé (Granurin)
  • Les traitements extractifs visent à récupérer un ou plusieurs nutriments, comme le phosphore par précipitation etc.


L’urine s’utilise toujours sur un sol vivant, en capacité de retenir ses nutriments ! 

Il faut également respecter les dosages, on voit ça juste après.

 

Utilisations au jardin

L’urine auto-hygiénisée par stockage, ou lisain, est un fertilisant équilibré pour nos cultures au jardin. Deux grandes pratiques d’application sont possibles, pur ou dilué.
D’après l’ouvrage « L’urine de l’or liquide au jardin » de Renaud de Looze (voir les ressources en fin d’article), voici deux méthodes possibles :

 

🌱 Méthode 1 : En une fois avant les plantations

Lorsque le lisain est appliqué non dilué, il est conseillé de creuser un sillon juste à côté de la ligne des cultures et d’appliquer le lisain dans cette tranchée puis de la refermer, cela 15 jours avant semis (l’ammoniac est un inhibiteur de la germination) ou repiquage. Les dosages recommandés vont d’1 litre à 4 litres par m2 en fonction des cultures, voir le tableau ci-après.

On arrosera abondamment par la suite pour favoriser l’assimilation, ou bien la fertilisation se fera avant/après une bonne pluie (20mm). [1]

Cette technique ne remplace pas l’apport de compost ou matière organique au sol.

En agroécologie, la priorité est le sol, c’est lui que que l’on nourrit en priorité, pas la plante.

Mieux vaut recouvrir l’urine avec un paillis, ou l’enfouir dans le sol tout de suite après application, ce qui permet aussi d’augmenter l’efficacité fertilisante, et réduire la perte ammoniacale et les odeurs.

On rappelle qu’un sol nu est un sol foutu !
Alors qu’un sol couvert, est un sol prospère !

 

🌱 Méthode 2 : pendant les cultures

Pendant la culture, et sur plantes saines, on arrosera à l’urine diluée tous les 15 jours.. Si la culture est malade, on stoppera les apports. La fertilisation se fera à dosage entre 5 et 10% : 0,5 litre à 1 litre d’urine pour un arrosoir de 10 litres, tous les 15 jours, par m2. La somme des apports pourra aller jusqu’à 4 litres/m2, voire plus pour des cultures longues et très gourmandes comme la patate douce ou les courges.

L’apport peut se faire de manière homogène au sol. Pour mieux traverser le paillage de votre potager, on recommande de retirer la douchette de l’arrosoir.

Il est important de préciser qu’il faut stopper la fertilisation suffisamment de temps avant la récolte, en général 4 semaines. Ce temps permet à la plante de métaboliser l’azote du lisain, qui est facilement biodisponible, et on évite alors d’absorber des nitrates en excès. 

La fertilisation peut également se faire via votre système d’irrigation, type goutte à goutte, on appelle ça la « fertirrigation », voir le système low tech venturi.

Quantité totale de lisain (avant dilution éventuelle) à appliquer, en fonction des cultures. D’après Renaud de Looze.

Pour les arbres fruitiers :

Méthode de fertilisation à l’urine humaine des arbres fruitiers ; illustrations provenant de. «Takin ruwa» signifie «lisain» (= urine hygiénisée par stockage).
Source : rapport du projet Enville porté par le programme de recherche-action OCAPI [1]

Usages complémentaires au jardin

La faim d’azote est bien connue des jardinier-es débutant-es, en général ils font l’erreur 1 seule fois 😉. L’apport d’urine, avec son azote soluble et facilement assimilable, permet d’aider les plantes à redémarrer durant une faim d’azote. L’urine va pouvoir casser cette faim d’azote en apportant des éléments nutritifs très facilement assimilables par la plante.

En agroécologie, la fertilité d’un sol est avant tout biologique, avant d’être chimique. On cherche par toutes nos pratiques agroécologiques à avoir une activité biologique intense, durant toute la saison de culture. Cela pour obtenir des cultures en bonne santé et abondante.

Sauf que l’activité biologique d’un sol est fortement réduite en dessous des 12°C (température du sol). Ainsi en hiver et au début du printemps il est conseillé d’utiliser des préparations fertilisantes où les éléments nutritifs sont solubilisés. Le plus connu au jardin écologique est l’extrait fermenté d’ortie. Cependant l’urine est tout aussi adéquate !

Pour booster l’activité biologique d’un sol on peut utiliser des biostimulants lacto-fermentés, comme la Lifofer. L’urine lactofermentée est alors à privilégier durant les périodes froides.

  • Mélange d’urine avec d’autre matière organique

On peut mélanger l’urine avec des matières organiques riches ou très riches en Carbone : terreau, compost mûr, broyat de bois, sciure etc. pour mieux équilibrer le rapport Carbone/Azote des ces matières.

⚠️ Par ailleurs, il est fortement déconseillé d’arroser du compost en cours de maturation avec de l’urine car la montée en température au cours du processus de compostage favorisera la volatilisation de l’azote. Le lisain, s’il est associé au compost, doit préférentiellement être mélangé avec du compost mûr, juste avant l’application sur les cultures [1].

  • Booster ou sauver vos semis à la pépinière

On a tous laissé traîner des plantes semées en godet, et qui se sont vite senties à l’étroit dans leur mini motte de terreau. Le vert des feuilles devient de plus en plus pâle, voire même certaines feuilles jaunissent, la croissance stagne… Des signes que les réserves nutritives de votre substrat ne suffisent plus à nourrir la plante. L’urine vous permettra alors de redémarrer la croissance, en attendant le repiquage au potager.

Séparation à la source et Collecte de l’urine

À la maison, sur votre de travail, sur l’espace public, en événementiel… de nombreuses solutions techniques de séparation à la source des urines existent. Sachez aussi que si vous n’avez pas la possibilité d’utiliser votre urine, des filières de collectes se développent petit à petit en France. Rendez-vous sur le site Toilettes Fertiles pour découvrir un panorama des solutions.

Voici un exemple d’urinoir féminin (à gauche) et d’un urinoir mixte (à droite).

Des urinoirs adaptés à l’anatomie des femmes pour faire pipi sans toucher la cuvette des toilettes et sans éclaboussures.

Photos : Marcelle – urinoir féminin sec

On arrive au bout de cet article. Je ne pensais pas faire aussi long ! L’usage de l’urine coule de source pour moi, mais l’expliquer simplement n’est pas si simple. La dernière partie recense les meilleures ressources que j’ai pu trouver sur ce sujet exaltant !

Pour aller plus loin et Ressources : 

📗 L’urine, l’Or liquide au jardin, Editions Terran, 2018. Le guide de référence pour les jardinier-es, par Renaud de Looze.

📗 Un futur livre qui sera pour sûr passionnant, par Fabien Esculier, chez Actes Sud : Une autre histoire des excréments. En librairie à partir du 1er avril 2026.

🐖 En Bretagne il y a plus de cochons que de bretons, cela pose des soucis, même quelques morts violentes… : découvrir la BD Algues Vertes, d’Inès Léraud.

🎤 Une chouette vidéo de Fabien Esculier, ce scientifique passionné du pipi, qui coordonne le programme OCAPI (Programme de recherche-action sur les systèmes alimentation/excrétion et la gestion des urines et matières fécales humaines) : “L’urine humaine pour une transformation écologique et sociale – TEDxEcoleDesPonts

🌐 Le Réseau Assainissement Écologique propose de nombreuses ressources de qualités, libres et gratuites.

💡 L’association Les Greniers d’Abondance revient ici sur la vulnérabilité majeurs de nos systèmes alimentaires : le non bouclage des nutriments.

👩‍🌾 Terre Vivante a expérimenté l’urine au potager. Elle préconise : “La dilution recommandée est 1/20e : elle assure le meilleur ratio rendement / taux de nitrates et de sels bas”.

📈 Le monde économique s’empare de ces enjeux, comme par exemple :
Factopi : “Factopi transforme des urines humaines en un fertilisant performant, local et à faible impact environnemental sur le territoire de Valence (Drôme). Ce fonctionnement circulaire réduit les pollutions sur les milieux aquatiques et augmente l’indépendance des agriculteurs face à la raréfaction des ressources fossiles.”
Toopi Organic. Collecte et lacto-fermentation de l’urine pour l’agriculture. “Notre mission : Sortir l’urine du cycle de l’eau, et la transformer en ressource pour une agriculture performante, résiliente, et écologique.”

🚜Utiliser l’urine en agriculture, voici des fiches pratiques par OCAPI.

 

Un grand merci à Paul Quantin, fondateur du bureau d’études Résilience H2O, pour sa relecture attentive. Paul propose des prestations de conseil et d’expertise pour la gestion durable de l’eau à l’échelle du bâtiment ainsi que la collecte et le retour au sol des matières des excréta humains.

Références :

[1] Cet article est fortement inspiré du très bon rapport rédigé par Louise Raguet et Fabien Esculier : Exemple de développement d’une filière citoyenne de valorisation agricole de l’urine humaine 2024 (par le Laboratoire de recherhce Eau, Environnement et Systèmes Urbains – Leesu).

[2] Note de Synthèse – Les éléments indésirables des urinofertilisants en agriculture – OCAPI 2025.

[3] Fiches pratiques : Utiliser l’urine humaine en agriculture – OCAPI – 2023.

✍️ Auteur : Arnaud Vens. Animateur et formateur en agroécologie, jardinier.
Co-auteur pour Terre Humanisme du guide Adapter son jardin nourricier au changement climatique, Actes Sud, 2025, 10€80

 

2 Commentaires

  1. Patrick SEUZARET

    Salut Arnaud,
    Tu es toujours à la pointe des news, et …. très pédagogue, démonstration de la méthode,
    Vocabulaire simple, très explicite, compréhensif, …
    Chapeau Arnaud.🥂

    Réponse
  2. Eric Toebaert

    Bonjour 😊
    Et merci pour cet excellent travail de rédaction.
    Proficiat
    O’plaisir 🙏
    Eric T.

    Réponse

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